L’Arbre aux Lunes de Didier Reboussin

14,00

Joss, un gourou, est déporté sur une mystérieuse colonie pénitentiaire par le Pouvoir qui règne en maître sur Terre. Il va découvrir un monde étrange et superbe, l’Arbre aux Lunes, une planète dominée par un arbre gigantesque qui a capturé ses satellites naturels dans ses branches. Aidé par Jung, le tueur, il va devoir s’engager dans une guerre dont il est une des variables et dont l’enjeu est le destin de l’humanité. Cependant l’Arbre aux Lunes recèle un secret qui rend son combat dérisoire…

200 pages

979-10-97296-01-8

 

« Le souffle de l’aventure y sévit, l’exotisme y règne avec l’arbre, les Gruulls…, la lutte entre les méchants et les gentils, pas tous innocents, offre de grands moments… bref, l’ennui n’est pas de mise. » François Schnebelen, Yozone

« Une aventure qui fait graine dans un écosystème à l’échelle d’un système de planètes. » Elie Darco, auteur de Inséparables

« Ca bouge comme un bon manga ou un super film d’action.(…)  Le dénouement est haletant, plein de rebondissements et de suspens. » Xavier Matéos, Tellement Geek

Début du roman

Chapitre 1
Une clameur s’éleva de la foule lorsque le « Nathalie Henneberg » rétracta ses volets de protection, dévoilant aux
regards des futurs colons l’espace dans toute sa profondeur. Au signal du gong, nous nous étions massés devant la baie
panoramique pour ne pas perdre une miette du spectacle. La plupart de ceux qui m’entouraient étaient décharnés, les joues creusées, les orbites proéminentes, et je ne devais pas faire meilleure figure. L’hibernation, ou plutôt le sommeil prolongé, laissait des stigmates que seul un régime approprié saurait effacer rapidement. J’avais encore à l’esprit cette phase préliminaire à l’embarquement, où nous avions tous été gavés comme des oies pour emmagasiner le maximum de calories. Il n’existait pasd’autre solution pour résister aux longues années de vie suspendue et surmonter avec le maximum de chances l’épreuve des immensités glacées.
Je savais que nous étions étrangers les uns pour les autres et personne ne semblait m’avoir reconnu. Peu de familles devaient composer toutes ces têtes qui, à travers la mer d’étoiles qui s’offrait à la vue, cherchaient parmi ces points lumineux la destination finale.
Ce n’était pourtant pas cette vision qui me préoccupait. Je savais que nous formions une moderne chiourme, déportée
quelque part dans la Voie Lactée pour renforcer une colonie perdue. Enfin, à condition que celle-ci existât toujours…
La Terre aimait se débarrasser de ses indésirables, suivant en cela une politique bien rodée, et j’étais tombé dans le piège sans méfiance, convaincu naïvement de mon impunité et de l’entregent de mes protecteurs. Grave erreur ! Celui-ci avait été monté selon une tactique éprouvée, et je m’y étais fait prendre comme un enfant. Maintenant, je n’étais plus qu’un pion parmi tous ces gens qui devaient croire dur comme fer qu’une vie meilleure les attendait. Enfin un pion ? Tandis que je reprenais des forces, ma colère grandissait de concert. Je maudissais ma stupidité et les calculs
sournois de ceux qui m’avaient jeté dans ce vaisseau à destination de… D’un seul coup, l’ignorance de celle-ci m’interpella, reléguant mon ressentiment au second plan. De manière lancinante, le souvenir de mon arrestation me revint en mémoire, tandis qu’une myriade de points lumineux grossissait derrière la baie, provoquant des commentaires nourris.
***
Le piège s’était refermé alors que je rentrais d’une réunion prometteuse. Mon audience grimpait et l’enseignement que je
dispensais séduisait mes adeptes avec une portée grandissante. J’étais plutôt grisé par ces résultats et négligeai de m’intéresser à ce qui se passait à l’extérieur de mon véhicule. Ce fut une fois engagé dans une rue étroite de la ville que je m’en vis interdire la sortie. Simultanément, derrière moi, des voitures bouchèrent
l’accès que je venais d’emprunter. Mon chauffeur stoppa et se tourna vers moi :
— Maître, nous sommes bloqués !
— En effet. Vous deviez absolument passer par ici ?
Il ne me répondit pas et je compris qu’il avait été acheté. Etais-je donc devenu gênant au point d’obliger le Pouvoir à agir en plein jour pour me neutraliser ? Les hommes qui approchaient allaient sans doute me faire un mauvais parti, et pourtant je ne ressentais pas vraiment d’inquiétude. C’était une sensation étrange : je savais maintenant que j’étais entouré de traîtres et cette prise de conscience dissipait la peur pour faire place en échange au dépit. Je décidai de ne pas céder à la passivité et tentai d’ouvrir ma portière : celle-ci, bien sûr, resta coincée.
— Je suis désolé Maître, vous ne pouvez pas sortir.
Je ne répondis pas. Un homme vêtu de manière très ordinaire, sans signes distinctifs, se porta à hauteur du véhicule, manoeuvra la poignée à l’avant et se glissa dans l’habitacle. Sans un mot ni même me jeter un regard, il fit signe à mon chauffeur de démarrer. Moins d’une heure plus tard, je faisais connaissance avec ma geôle.
Dès le lendemain mon procès débuta et ne fut qu’une farce du commencement à la fin. Il aurait aussi bien pu ne pas se tenir, mais le Pouvoir semblait soucieux des apparences, et mon avocat, un de mes plus anciens disciples, eut beau user de toutes les ficelles procédurières offertes par la jurisprudence, rien n’y fit. De toute façon je connaissais l’issue des débats à l’avance ! Le verdict tomba avec diligence et je me remémorai mon compagnon me
faisant ses adieux :
— Allons mon ami ! Le consolai-je. Je me doutais que tout recours serait rejeté. Comment aurait-il pu en être autrement ?
C’était même une erreur que d’en formuler un, cela ne pouvait que conforter ce tribunal dans ses convictions ! Je ne suis coupable de rien, mais ce qui est écrit est écrit : tous les procès du monde n’y changeront rien. Sachez que vous m’avez bien défendu. Ceci dit, je m’étonne que nous représentions une menace telle que le Pouvoir soit contraint d’être aussi expéditif ! Je pense qu’il y a autre chose derrière tout cela que je ne comprends pas. Je me demande…
—La sentence est terrible Maître : la peine capitale !
—J’y suis préparé, déclarai-je. Je l’attends en paix. Laissezmoi maintenant que tout est consommé. Si ma vie sur Terre
s’achève ici, pour vous au contraire tout est ouvert. Une belle route s’offre à vous !
Il hésita à sortir de la cellule. Je m’en approchai et posai ma main sur son épaule.
— Je serai à vos côtés par l’esprit, quand l’heure sera difficile.
Partez et ne regrettez rien!
La porte s’ouvrit à sa demande et il s’enfuit presque. Il nevoulait pas que je le voie pour la dernière fois les larmes aux yeux. Ma solitude fut de courte durée. Mes bourreaux se présentèrent au bout de quelques minutes. Le Pouvoir n’avait manifestement pas l’intention de laisser traîner les choses. Je croyais être détaché des événements l’heure fatale venue, mais un frisson d’angoisse me parcourut l’échine. L’inquiétude s’empara de moi, inopportune, mettant à mal mes résolutions. Néanmoins je me ressaisis vite, déterminé à ne pas faire preuve de faiblesse devant ces hommes.
ils étaient coiffés de l’antique perruque poudrée et semblaient issus du même moule : nez aigus, petits yeux foncés, lèvres minces.
— Abandonnez toute espérance ! Annonça rituellement l’un d’eux.
C’étaient les termes du discours réglementaire tenu aux condamnés à la peine capitale. Je savais qu’il n’y avait là que du
formalisme, que ces mots n’avaient aucun sens.
— Il vous est infligé la peine qu’appelle votre faute, reprit
l’homme.
Cela était dit froidement, alors que je m’attendais à un sourire de mépris. Non, mes bourreaux exécutaient leur tâche sans
sentiment. En silence, je lus le papier qu’il me tendait et le considérai avec tristesse. Les mots qui composaient cette sentence apportaient une réponse tendancieuse à la question que chaque
homme se pose sur son destin. Ici, le mien était scellé.
— Joss, vous vous êtes livré sans retenue à des activités de nature à instaurer dans le coeur des hommes de faux espoirs sur leur raison d’être. Le tribunal vous a reconnu coupable de folie mystique. Vos victimes seront sauvées et vous serez oublié. Dans leur clémence, les juges vous invitent à exercer vos talents ailleurs. Peut-être serez-vous utile à ces hommes et femmes d’un monde plus farouche ? Leur problème sera sans doute à la hauteur de vos
ambitions.
***
La Terre était perdue pour toujours dans la mer d’étoiles où nous voguions, mais j’avais la ferme intention de rebondir, de
prendre ma revanche. On pouvait m’exiler, mais quant à me bâillonner… M’arrachant à mes pensées, mon attention se fixa sur le panorama que révélait la baie. L’ensemble qui se précisait peu à peu représentait quelque chose d’incroyable, que je n’avais bien sûr jamais observé et encore moins imaginé. Un entrelacs de branches gigantesques réunissait des mondes recouverts par une végétation luxuriante. Cette construction vrillait l’espace dans toutes les directions, affolant les sens, désorientant l’esprit. Ce spectacle extraordinaire signifiait à coup sûr le terme de notre errance. Des terres émergeaient de la nuit, liées par ces formidables bras noueux qui grandissaient démesurément, se précisant dans un lent mouvement continu. Alors même que nous étions tous sous le choc de cette découverte, le vaisseau s’infiltra entre des rameaux immenses, dans la contrée céleste la plus étrange qui soit, inondée par la
lumière de trois soleils bistre. D’abord désarçonné par cette vision, je ressentis très vite une curiosité grandissante pour cet archipel cosmique qui offrait toutes les couleurs du spectre et se déployait dans l’espace au gré de lianes perforant le vide. Chaque planète était prisonnière de cet arbre monstrueux qui étendait ses bras colossaux, formant un ensemble tentaculaire lancé à la conquête de l’infini.
Envoûtés par la beauté de ce tableau, tous les passagers laissaient leurs regards se perdre dans le dédale chaotique de cette jungle pendue au milieu de tous ces astres, peut-être grouillante de vie ! Nous demeurions muets, frappés de stupeur, tandis que les surfaces contrastées de mondes aux nuances changeantes se dévoilaient à nos yeux. Des plaines incisées par des fleuves si puissants qu’on les distinguait depuis le vaisseau, venaient mourir aux bords d’océans émeraude battant des rivages dévorés par la sylve. A ce moment précis, il était facile de croire que l’humanité s’était répandue de terre en terre, au long de ces troncs noirs hérissés d’épines hautes comme des montagnes. Autour d’eux
s’épanouissaient d’étonnants massifs éclatants de couleurs, semblables à des guirlandes. Ici la vie s’était lancée à la conquête du ciel ; un jour, elle engloutirait les ténèbres et capturerait les étoiles dans de vertes cages.
Jamais il n’avait été question d’une telle merveille cosmique ! J’avais vu des documentaires sur les lointains et inhospitaliers comptoirs ouverts par l’homme à travers la galaxie, mais sans vraiment vibrer d’enthousiasme à leur découverte. La plupart des colonies ne présentaient d’intérêt que pour les matières premières qu’elles recelaient, convoyées sur Terre sous l’égide de la Guilde des Nautes à l’issue de traversées longues de plusieurs décennies.
Cependant ce système étrange, proprement fantastique, n’avait fait l’objet d’aucune communication de la part du Pouvoir ! Il existait évidemment là une intention manifeste pour taire l’existence de ce joyau… Ceci était d’autant plus déroutant que le Pouvoir n’économisait pas sa peine pour promouvoir les mondes extérieurs afin d’y attirer tous les frustrés, aventuriers et opposants que la Terre pouvait abriter. La connaissance d’une telle formation aurait provoqué l’enthousiasme et déclenché une vague d’émigration ce qui, à priori, se serait inscrit dans la politique en vigueur. Il y avait
donc là une énigme qui venait s’ajouter à celle de mon arrestation. Le vaisseau glissait maintenant au milieu de cette véritable forêt cosmique, et la destination finale nous apparût à travers ce rideau exubérant piqueté d’immenses tapis de fleurs éparses. Un tronc, dont un segment était brillamment éclairé, étendait ses rameaux à angles droits dans le vide, comme autant de quais invitant les nefs à venir y relâcher. C’était vraiment un port spatial naturel, permettant aux vaisseaux d’aborder cet univers ahurissant sans se soumettre aux lois de la pesanteur ni affronter la résistance
d’une quelconque atmosphère. Maintenant la fête était terminée : des haut-parleurs aboyaient des instructions, intimant aux passagers l’ordre de rejoindre les rangées de sièges pour s’y ceinturer en vue de l’accostage. Je n’avais pas encore aperçu un seul membre de l’équipage mais je savais, pour en avoir été averti au départ, que tout relâchement dans la discipline serait suivi de représailles douloureuses. Nous n’étions pas sur un paquebot de croisière, mais bel et bien sur un transport de prisonniers visant à livrer sa cargaison dans des conditions économiques optimales. Cette situation renforçait mon impression de n’être qu’un individu parmi tant d’autres, une tête anonyme au milieu du bétail destiné à peupler les colonies; et contribuait à alimenter mon amertume. Seulement, je ne savais pas quoi faire d’autre pour l’heure que d’aller occuper ma place pour me sangler solidement en vue des manoeuvres d’arrivée. L’homme qui s’installa sur le siège près de moi, en me regardant me dit :
— Joli paysage, vous ne trouvez pas ?
Je l’examinai de côté, sans répondre. Ses os saillaient sur son visage, comme pour tout le monde ici, et un sourire moqueur s’y dessinait. Jurant avec ma calvitie et ma taille moyenne, il était grand et affichait une longue chevelure noire et une barbe de la même couleur qui lui donnaient l’air d’un messie fraîchement ressuscité. C’était la première fois depuis mon réveil que l’on m’adressait la parole. Le ton d’ironie de ses propos éveilla ma méfiance.
— D’où venez-vous ?
— Probablement du même endroit que vous, poursuivit-il sur le même air sarcastique.
— Oui, bien sûr, admis-je. Vous avez déjà entendu parler de ce système ?
— Jamais. Je me demande pourquoi le Pouvoir garde le secret à ce sujet. Je m’appelle Jung.
J’hésitai une seconde.
— Joss.
— Je vous avais reconnu, quoique vous ayez bien maigri. Vous êtes la dernière personne que je m’attendais à rencontrer ici.
— Que voulez-vous, l’univers est si petit ! Nous sommes-nous déjà croisés quelque part ? dis-je.
— J’ai assisté à une de vos réunions. Vous m’aviez presque convaincu ce jour-là !
— Ce qui m’ennuie, c’est de ne pas y être parvenu, regretté-je. Vous croyez à la Rédemption?
Il attendit quelques secondes avant de laisser tomber:
—Cette idée que vous professez selon laquelle les équations d’Archaimbault seraient inapplicables ? Que des êtres pensants rôderaient malgré tout entre les étoiles et que leur apparition ouvrirait une ère de bonheur pour l’humanité ? Non merci, j’ai passé l’âge des contes de fées ! Cependant il y a une majorité croissante de gogos que vos paroles doivent séduire, autrement vous ne seriez pas ici. Vous avez dû vous agiter un peu trop et finir par déranger en haut lieu ! Vous savez bien que le Pouvoir aime aussi les rassemblements de foule, mais tirés au cordeau !
— Je suis déçu par votre incrédulité, répliqué-je faussement chagriné. Si l’on croit dur comme fer aux théories d’Archaimbault, autant abandonner tout espoir. Lorsque l’on ne peut plus rêver, on meurt.
— Je ne crois que ce que je vois, fit-il du tac au tac. Archaimbault, qui fut un grand mathématicien, a prouvé par a + b
qu’il n’y avait place dans l’univers que pour une seule espèce capable de penser. Si vous voulez mon avis, c’est largement suffisant !
— Je ne l’ai jamais accusé d’avoir commis une erreur, me défendis-je. Ses calculs sont certainement justes, mais ce sont de pures abstractions qu’aucun élément concret ne vient justifier ou infirmer. La carte n’est pas le territoire a dit un sage.
— Peut-être, mais à l’heure qu’il est l’homme n’a encore croisé aucun égal dans son expansion !
— Vous venez d’employer l’adverbe « encore », souligné-je. Vous voyez que j’ai raison d’insister. A propos seriez-vous là pour me surveiller ?
— C’est possible, admit-il. Vous devriez savoir que l’on ne peut plus faire confiance à qui que ce soit !
— Oui, la leçon est comprise, soupirai-je.
A ce moment, les bras des fauteuils se refermèrent sur nous, nous immobilisant tandis que le vaisseau décélérait brutalement. La pesanteur qui nous donnait l’impression d’être toujours sur Terre s’accrut tandis que des forces colossales freinaient la nef. J’avais l’impression que j’allais me dissoudre malgré les protections mises en oeuvre pour me retenir. Cet instant bref fut d’une intensité très désagréable. Enfin, courant lentement sur son erre, la nef se rapprocha de sa destination, au milieu d’une folie végétale aux couleurs flamboyantes. L’endroit choisi comme port spatial avait dû s’imposer d’évidence : une dizaine de branches s’écartaient en effet de part et d’autre du tronc principal, et on devinait qu’un élagage cosmique y avait été mené pour en dégager l’accès. D’ailleurs, stockés à l’écart du port, des bois morts
flottaient dans l’espace, vestiges des travaux gigantesques entrepris pour permettre aux grands navires stellaires d’aborder cet univers démentiel. Ce n’est qu’en s’en approchant que l’immensité de la structure devenait évidente. Des cargos géants y étaient en quelque sorte à l’ancre, reliés aux branches par une multitude de passerelles étanches où devaient se déverser marchandises et hommes. Pas une once d’atmosphère ne semblait les entourer, et les débarquements, les chargements, toutes les opérations logistiques qui animaient ce port se déroulaient probablement à
l’intérieur, évidé en immenses entrepôts, galeries, salles et machineries. A la vue des nefs qui relâchaient ici, je pensai que si ces transports se heurtaient toujours au mur de la lumière, ils abolissaient les années en jonglant avec le paradoxe de Langevin. Il en allait différemment des télécommunications car je savais que le Pouvoir demeurait en contact permanent et instantané avec ses colonies les plus lointaines grâce à la technique du « point virtuel ».
Avec une douceur déconcertante, le « Nathalie Henneberg » vint se ranger au long d’un rameau monumental, à l’écorce d’un noir brillant, ponctué à intervalles réguliers de têtes d’arrimage et de sas de communication. De puissants projecteurs renforçaient la lumière déversée par les trois soleils dont les orbites, contrariées par ce système singulier, créaient des effets colorés éphémères à la surface de l’Arbre.
— Nous y sommes ! Voulez-vous que j’appelle un porteur pour vos bagages ? Fit Jung.
Je souris. En dehors de nos combinaisons, nous n’avions rien que des souvenirs, de l’espoir ou de la rancune comme biens.
—Merci. Mon majordome s’en occupera, répliqué-je en le regardant bien en face.
Les fauteuils nous libérèrent, et nous subîmes immédiatement une attraction moindre que celle qui s’était exercée sur nous durant la fin du voyage. La voix métallique des haut-parleurs nous exhorta à nous mettre en rang selon la couleur des numéros d’immatriculations tatoués sur le dos de nos mains.
— Il faudra nous amputer pour que nous redevenions anonymes, fis-je en me dégageant de mon fauteuil un peu plus
vivement que je ne l’eusse voulu. Naturellement je n’ai aucune intention de subir cette mutilation !
— Je m’en doute, surenchérit Jung. Nous voici donc sur un nouveau terrain de jeu à votre mesure !
— Puisque vous le dites ! C’est gentil de m’encourager à moins que ce ne soit l’expression de la volonté d’une autorité,
disons supérieure ?
— Non, je sais simplement additionner deux et deux. Ce monde où nous allons débarquer semble si surprenant que ce serait bien le diable si vous ne parveniez point à y exercer vos talents ! Ce projet est peut-être même dans les intentions du Pouvoir, qui sait ?
— Parce que selon vous le Pouvoir aimerait que je réalise sur ces mondes ce qu’il m’a interdit de faire sur Terre ? Ce point de vue éclaircirait les attendus de mon jugement, mais l’intérêt de cette démarche ne m’apparaît pas évident. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
— Nous ne sommes pas ici par hasard, j’en suis convaincu, fitil. Chacun d’entre nous possède un talent particulier. J’ai discuté avec quelques-uns de nos compagnons de galère. Beaucoup sont spécialisés dans le travail du bois. Vous pensez vraiment que ce soit une coïncidence ?
— Je pense que j’aimerai surtout connaître le votre.
— Le meurtre.
Il avait prononcé cela sur un ton qui ne laissait aucun doute quant à sa sincérité. Je le détaillai à nouveau, cherchant à travers ses traits les indices qui confirmeraient son métier. Mais on n’y lisait rien.
— Intéressant, convins-je. Cela peut servir.
— J’imagine, sinon on ne m’aurait pas fait venir dans ce coin.
— Un tueur, un faux prophète, des bûcherons, quoi encore ?
— En dehors de ces trois professions, j’ai recensé quelques agriculteurs ou éleveurs mais, plus troublant, beaucoup de paumés et de bons à rien, de la matière brute et malléable en quelque sorte.
— Mon cher Jung, fis-je en souriant, quelque chose me dit que nous allons passer de bons moments ensemble !
— Je suis heureux de vous l’entendre dire, j’allais justement vous proposer une petite association…

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