Du sang et des larmes

15,00

Qui est vraiment Reyn Battlefort ?
Tandis que le conflit entre humains et Tolneps ensanglantait la galaxie, pourquoi fut-il condamné à mort… par les siens ? Était-il un guerrier ? Ou davantage ? Chargé de répondre à cette question par la confédération noire, le juge Evex Hyaxy interroge le militaire miraculeusement rescapé après un séjour de 300 ans dans un sarcophage. Sortira-t-il indemne de cette confrontation ? Que découvrira-t-il de la vie de Reyn Battlefort ? N’a-t-elle été faite que de sang et de larmes ou cache-t-elle une autre vérité ?

 

Premier chapitre :

– 1 –

Un voile noir s’étendait sur toute cette portion de la galaxie où seuls quelques astres scintillaient timidement. Rares étaient ceux qui s’aventuraient aussi loin. Aucun ne le faisait par plaisir.

Un petit point lumineux apparut, bientôt suivi de plusieurs autres. Il s’agissait de vaisseaux spatiaux jaillissant d’un puits de transfert. D’autres arrivèrent encore et échangèrent des flashs intenses avec les premiers. Le ciel noir se ponctua d’autant d’étoiles nouvelles.

Un lourd transport blindé survint à son tour avec, quelques milliers de kilomètres derrière lui, une nuée de chasseurs. Il fuyait, essayant désespérément d’éviter l’affrontement. Un éclair jaillit du ciel profond et, presque aussitôt, le vaisseau fit une violente embardée. Pendant plusieurs minutes, le maintien gravifique s’affola, plongeant ses occupants dans une chute libre aussi folle qu’irréelle. Les déchirements de la coque emplirent l’air, le soubresaut des moteurs retentit. Puis, alors que tous pensaient la fin venue, l’enfer cessa.

Reyn Battlefort se releva tant bien que mal, porta la main à la tête et essuya le sang qui lui coulait sur le front. Sans plus perdre de temps, il fonça dans la coursive face à lui, enjambant les corps disloqués qui jonchaient le sol. La plupart revêtaient d’énormes brûlures faites aux paralysants. Les combats qui faisaient rage autour d’eux n’étaient pas responsables de ces morts-ci. Les réfugiés s’étaient battus pour monter dans les chaloupes de secours, éliminant tous ceux qui essayaient de les en empêcher. Mais leur survie ne viendrait pas de là non plus. Reyn avait vu ce qu’il en était advenu par les moniteurs du bord, avant que le tir précédent ne les rende aveugles. Une torpille à plasma ayant sans doute raté son but initial avait transformé en torches rougeoyantes les trois petites navettes et tous ceux qui avaient cru pouvoir échapper à la mort qui semblait inévitable ici.

L’ancien soldat quitta le dernier pont d’embarquement, passa devant les logements vides des chaloupes et atteignit les soutes inférieures. Le feu avait dévasté les cales et une épouvantable odeur de chair brûlée le prit à la gorge. Il faillit vomir, mais se retint de justesse et plaqua son gant sur son visage. Un masque, il lui fallait un masque. Il rebroussa chemin, tomba sur un puits resté ouvert et descendit d’un niveau. Ici, le système d’éclairage avait rendu l’âme et seules les lumières de secours clignotaient par intermittence. Il trébucha sur un corps, puis sur un autre, aperçut enfin ce qu’il cherchait sur le cadavre d’une femme. Il se pencha, dégrafa l’appareil, nota sans sentiment aucun le visage fin, les grands yeux. Dans la mort, elle paraissait reposée, presque soulagée.

Il enfila le masque et inspira de profondes bouffées, chassant tant bien que mal de ses poumons l’odeur épouvantable qui s’y était insinuée. Déjà, ça allait mieux. Sans s’attarder, il s’éloigna dans le couloir. Le feu qui ravageait une soute l’obligea à faire demi-tour. Il trouva une coursive latérale, peina pour passer une porte étanche qui avait résisté, puis descendit d’un deuxième niveau. La fumée était de plus en plus épaisse et les tiraillements de la coque avaient repris de plus belle. S’il ne découvrait pas ce qu’il cherchait sans tarder, lui aussi subirait le même sort que tous ceux qui avaient cru échapper à la mort en s’entassant dans ce transport.

La chaleur devenait insupportable. Il progressait lentement à travers la fumée qu’éclairaient les lumières blafardes des lampes de secours. Une main s’agita sur son passage. Il l’enregistra sans davantage s’en préoccuper. Il atteignit enfin l’emplacement des navettes individuelles. Le sas de la première était fermé, le petit véhicule absent. Mais, à vrai dire, pourquoi en aurait-il été autrement ? Il n’était pas le seul à avoir eu cette idée-là. Pourtant, la deuxième navette se tenait encore dans son logement. Son occupant gisait sur le tableau de commande, mort, la main droite crispée sur les leviers de déverrouillage qu’il n’avait pas eu le temps d’actionner.

Sans réfléchir, Reyn dégagea le corps sans vie et prit sa place. Les écrans s’illuminèrent bientôt. D’un coup sec, il ferma le sas et dépressurisa la cabine. L’air s’évacua en sifflant et, avec lui, le vacarme assourdissant du vaisseau à l’agonie. Il resta quelques secondes immobile, puis pressurisa à nouveau l’habitacle. Ensuite seulement, il enleva le masque qui lui rentrait dans les chairs et se pencha sur le tableau de bord. La check-list défilait et, tout de suite, il comprit que quelque chose n’allait pas. Le verdict tomba : le dôme qui surmontait le tube d’éjection de la capsule était bloqué.

L’ancien militaire resta un long moment immobile, sans réfléchir, ne sachant plus trop quoi faire ou, plutôt, sachant très bien qu’il n’y avait plus rien à faire. Il faudrait un miracle maintenant pour qu’il puisse s’évader. Cependant, la navette se serait-elle trouvée là dans le cas contraire ? Non. Alors, il se mit à attendre la fin, savourant le calme relatif dans lequel la capsule le confinait. C’était reposant. Inutile aussi, mais après avoir vécu l’enfer des semaines durant, ne pouvait-il pas en profiter, malgré tout ?

Un temps indéterminé s’écoula. Finalement, la mort frappa le lourd transport dans lequel il s’était réfugié à des centaines de parsecs de là, fuyant un autre champ de bataille. Toutefois, elle ne le condamna pas. Lentement, presque avec soulagement, le vieux cargo fatigué se disloqua et libéra du même coup l’étau dans lequel la capsule était prise au piège. Aussitôt, les moteurs rugirent et le petit véhicule bondit en avant. Sur l’écran des ordinateurs de combat de toute une flotte, un point s’afficha. Machinalement, les algorithmes des calculateurs décodèrent le signal, consultèrent leurs bases de données et, devant toute absence de danger, délaissèrent le fuyard. À moins qu’ils n’estiment que leurs unités surchargées aient bien d’autres tâches à accomplir.

Loin de toutes ces préoccupations, la navette et son unique occupant s’éloignèrent du champ de bataille. Face à lui, une étoile sans nom brillait un peu plus que les autres. Trois milliards de kilomètres l’en séparaient le renseigna l’ordinateur de bord. Il ignorait si une quelconque planète pourrait l’accueillir et, a fortiori, si elle était habitable, pourtant, il se dirigeait vers elle avec la même ardeur qu’il avait déployée à fuir ce combat. Il n’avait pas le choix. Il n’appartenait plus à cette guerre désormais, elle l’avait mis hors course. Quant à sa capsule, elle n’était pas destinée à affronter l’espace profond et encore moins franchir les distances interstellaires. Ce feu moribond représentait son ultime destination et sa dernière chance.

Ses doigts pianotèrent sur le clavier situé sur sa droite, presque au ralenti, puis il s’enfonça dans son siège, ne pensant plus à rien, laissant son esprit se vider de toutes les horreurs qui s’y étaient accumulées. Il enleva ses gants couverts de sang séché, déboutonna son blouson, son pantalon et retira le tout. Le plastique était dur et froid sous son corps nu, mais il ne s’en offusqua pas. Après le brasier effroyable qu’il venait de quitter, cette fraîcheur était la bienvenue.

Il attrapa un ionisateur corporel et l’utilisa un long moment à débarrasser la moindre parcelle de peau de la saleté et du sang qui la maculait, passant et repassant l’acier froid de la brosse sur sa chair meurtrie. Il reposa enfin le petit appareil et enfila la seule tenue de rechange que comportait ce genre de capsule.

Alors seulement, il jeta un coup d’œil sur l’écran de l’ordinateur. Déjà, le cube holographique ne lui montrait plus que des points lumineux d’où jaillissaient de temps à autre des éclairs signifiant que les combats se poursuivaient. Pouvait-il se considérer hors de danger ? Non, mais faute d’être capable d’y changer quoi que ce soit, il préférait ne pas s’en préoccuper. L’inquiétude ne lui venait pas à l’esprit, pas encore. Il en aurait le temps. Plus tard. À sa façon, lui aussi défiait l’infini du cosmos. Et pourtant, combien il était vain d’essayer. Quelques centaines de kilos de technologie et quatre-vingts de chair et de sang contre presque rien, le vide. C’était déjà en soi une gageure.

Lentement, suivant les lois immuables de la mécanique céleste, la capsule se mit en orbite autour de la planète ocre, colossale. Ces mondes n’étaient pas exceptionnels dans la galaxie. Il s’agissait d’étoiles avortées, de sphères tantôt froides ou chaudes, sans vie. Néanmoins, fussent-elles de gaz ou pas, les planètes solitaires étaient rares autour d’une étoile elle-même unique. Et puis, les géantes gazeuses possédaient toujours des satellites qui constituaient bien souvent des mondes à part entière. Reyn en distinguait deux à l’œil nu et l’ombre du troisième se dessinait sur les nuages jaune ocre de l’immense sphère. Avec de minimes corrections, sa trajectoire l’amènerait sur le premier et le plus massif. Deux jours lui seraient nécessaires pour l’atteindre, mais il disposait de temps, tellement de temps. Une fois de plus, que pouvait-il espérer de mieux que de savourer enfin le calme qui l’entourait, d’essayer d’oublier la violence, essayer de s’oublier lui-même ?

Il avança le bras et posa la main sur le plexi multicouche de la visière. La bulle plastique était froide. Il se sentait bien, serein, même si sa situation était pour le moins critique. Toutefois, il demeurait vivant. Tits, Colliot, Jamun et bien d’autres pouvaient-ils en dire autant ? Et puis cette femme dont il ne connaîtrait jamais le nom…

En fermant les yeux, il revoyait son visage, son regard immobile qui fixait un univers inaccessible pour lui. Il ressentait encore son parfum, et puis celui de la sueur, de la poudre et de la mort. Celle flottant sur un champ de bataille interminable, sa propre odeur aussi.

Il ne fallait plus qu’il pense à ça. La guerre était finie pour lui, quelle qu’en soit l’issue.

Le satellite emplit à son tour l’espace, un univers tourmenté fait de glace et de feu. Là non plus, il ne trouverait pas un quelconque havre de paix. Toutefois sur son moniteur, une dizaine de coordonnées s’affichaient désormais. Le calculateur programma une nouvelle trajectoire et les jours s’égrainèrent un à un. Les propulseurs auraient pu accélérer ses approches successives, mais il préférait laisser œuvrer la nature, rebondir de monde en monde en apportant de brèves corrections, utilisant les fabuleuses réserves d’énergie de la planète géante. Peut-être le jour viendrait où ces longs moments de solitude seraient d’un cruel ennui, mais il n’était pas pressé de les voir se manifester. Pas encore.

Lentement, il visita dix satellites dont deux ou trois auraient pu rivaliser avec la Terre. Il avait bouclé huit orbites, ce qui représentait nombre de kilomètres et près de quinze jours. Sur son moniteur, dix-neuf lignes s’étalaient désormais. Le résultat se stabiliserait sans doute à ce dernier nombre, mais il ne voulait pas laisser transparaître son inquiétude. Et puis autour du onzième corps céleste, quelque chose de nouveau venait de s’afficher sur ses cubes holographiques. Quelque chose qu’il n’avait pas prévu du tout.

Un instant, la question de savoir qui parmi les belligérants profitait tout comme lui de l’hospitalité de la planète géante l’effleura, mais il se rendit vite compte qu’il n’en était rien. Plus de deux cent mille kilomètres le séparaient encore du petit satellite bleu vert autour duquel ce nouveau venu stationnait. Ses moniteurs lui montraient pourtant assez bien la masse métallique du vaisseau, ses courbes interminables, l’empilement de ses ponts, les arêtes vives de ses stations pilotes. Cette nef n’était ni humaine, ni Tolnep non plus. Elle n’était ni de ce monde ni sans doute de ce temps. Personne n’avait jamais bâti quelque chose d’aussi massif, d’aussi impressionnant. Son ordinateur donna vite ses premières estimations. Six mille trois cents kilomètres. L’appareil étranger mesurait six mille trois cents kilomètres de long.

Sur ses moniteurs, les heures défilèrent, les chiffres n’évoluèrent pas. En face de lui, le satellite grossit et le vaisseau plus encore. Une nouvelle journée s’écoula, l’amenant aux portes de la planète miniature. La capsule se positionna sur son orbite d’approche tandis que ses écrans affichaient toutes les données issues de ses capteurs. Reyn les lut avec attention, puis plus distraitement. Une fois de plus, le satellite bleu vert n’était pas favorable à la vie selon les conceptions humaines.

Il se tourna alors vers la nef extra-terrestre. Il n’avait plus besoin d’aucun instrument pour en apprécier la splendeur. Il se tenait encore à un peu plus de quarante mille kilomètres. C’était pourtant à peine suffisant pour ne pas se sentir écrasé. Et peiné aussi, car le fier vaisseau n’était plus. Pivotant sur lui-même, la coque luisant à la lueur de la planète géante venait de faire apparaître une effroyable déchirure par laquelle il vomissait ses entrailles. Reyn resta un long moment immobile, hypnotisé. Quelle épouvantable cause avait-elle présidé à ce désastre ? Quel accident ou quelle nouvelle guerre avait-il eu raison de cette nef inimaginable ? Il était incapable d’y répondre.

Sa petite capsule d’environ dix mètres cubes survolait le satellite aux couleurs si avenantes. Sans la moindre sollicitation de sa part, elle quitta l’orbite qu’il avait programmée pour aller à la rencontre de l’astronef géant.

Reyn sentit son cœur se serrer. Il se pencha sur ses instruments. Le calculateur de trajectoire complètement affolé affichait correction sur correction. Il le déverrouilla et consulta ses capteurs. Il se tenait dans le champ d’un faisceau magnétique d’une incroyable puissance.

Bon Dieu !

Il releva la tête. La nef semblait inerte dans le noir de l’espace pour l’éternité. Mais il s’était trompé. Cette masse colossale où s’ouvrait une déchirure capable d’engloutir un monde n’était pas morte. Elle l’attirait à lui et il n’avait aucun moyen de s’y soustraire.

Et saurait-il souhaiter autre chose ? Cette planète géante et son cortège de satellites avaient peu de chance de lui être favorables. Ses pilules nutritives et ses réserves énergétiques n’étaient pas infinies non plus. Bien sûr, il pouvait se mettre en sommeil végétatif lent, mais qui viendrait le réveiller ici, dans ce système aux confins de tout ?

Le vaisseau se dressait toujours face à lui et grossissait presque à vue d’œil. Les détails de dizaines de kilomètres s’affinèrent à leur tour. Il discernait des coupoles, peut-être des jardins, des observatoires ou plus sûrement des antennes de communication et des capteurs d’énergie. Là, un ponton d’accostage révéla nombre de bâtiments à quai, déjà longs de milliers de mètres.

Le navire géant emplit son champ de vision puis le dépassa. Un instant, la déchirure qui ornait le flanc de ce monde artificiel lui apparut dans toute sa splendeur. De l’autre côté, des étoiles scintillaient. Qui était responsable de ce désastre ? Quel accident, quel événement naturel ou non l’avait-il causé ? Il n’était pas seulement question de réaliser un gros trou, une de leurs torpilles en était tout à fait capable. Cependant, il était difficile d’imaginer que ce vaisseau ne fut pas équipé de systèmes de défense à la hauteur de ses ambitions. Qu’importait. Quelque chose à l’intérieur l’attirait. De toute part, l’assemblage d’acier ou de toute autre matière l’englobait, le happait. Il vit un nouveau quai devant lui et comprit qu’il s’agissait de sa destination. Seuls quelques milliers de kilomètres le séparaient du bâtiment extra-terrestre. Puis une lumière blanche, intense, vint à sa rencontre.

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